Point de vue

Le grand livre des robots

Cette nouvelle est extraite du Grand livre des robots d'Isaac Asimov, détourné par mes soins à la sauce EVE Online. Elle explique la raison de la maintenance quotidienne du jeu.

Point de vue

Hilmar était venu à la recherche de son père, en partie parce que c'était dimanche, et que normalement son père n'aurait pas dû être au travail, et Hilmar voulait s'assurer que tout allait bien.

Le père d'Hilmar n'était pas difficile à trouver, vu que tous ceux qui travaillaient avec Tranquility, l'ordinateur géant, vivaient sur place avec leur famille: ils constituaient une petite agglomération islandaise à eux seuls, une communauté de gens qui résolvaient tous les problèmes de l'univers.

La réceptionniste du dimanche connaissant Hilmar.

- Si tu cherches ton père, lui dit-elle, c'est au couloir L qu'il se trouve, mais il se peut qu'il soit trop occupé pour te voir.

Hilmar essaya quand même : il passa la tête par une porte, là où il entendait des voix d'hommes et de femmes. Les couloirs étant beaucoup plus vides qu'en semaine, il était facile de repérer où les gens travaillaient.

Il aperçut son père tout de suite, et son père l'aperçut. Son père n'avait pas l'air heureux, et Hilmar en conclut aussitôt que tout n'allait pas au mieux.

- Ah ! Hilmar, dit son père. Je suis très occupé, tu sais !

Le patron du père de Hilmar était là aussi, et il dit:

- Allez, Gunnborg, faites donc une pause ! Il y a neuf heures que vous êtes là-dessus, et vous ne nous apportez plus rien de bien. Emmenez le gosse manger un morceau à la cantine, allez faire un somme, et après vous reviendrez.

Le père d'Hilmar n'avait pas l'air d'en avoir envie. Il tenait un instrument dans la main: Hilmar savait qu'il s'agissait d'un analyseur de processus en cours, tout en ignorant comment cela fonctionnait. De toutes parts, Roger entendait Tranquility ronronner et glousser.

Mais le père d'Hilmar posa l'analyseur.

- Bon d'accord ! Allez, viens, Hilmar ! Toi et moi, on va faire la course au hamburger. Et on va laisser ces grands cracks se débrouiller sans moi pour trouver ce qui ne va pas.

Un petit arrêt pour faire un brin de toilette, et puis ils se retrouvèrent à la cantine attablés devant d'énormes hamburgers avec des frites et des sodas.

- Tranquility est toujours détraqué, papa? fit Hilmar.

Son père répondit d'un ton morne:

Nous n'arrivons à rien, ça, je peux te le dire.

- Il a pourtant l'air de marcher : en tous cas, je l'ai entendu.

- Ah ! ça oui, il marche; seulement, il ne donne pas toujours les bonnes réponses.

Hilmar avait treize ans, et il faisait de l'informatique depuis la quatrième année d'école. Il lui arrivait de détester ça, et de regretter de ne pas vivre au XXéme siècle, où on ne faisait pas faire d'informatique aux enfants - mais parfois c'était bien utile, pour causer avec son père. Il dit:

- Comment peux-tu savoir qu'il donne pas toujours les bonnes réponses, si Tranquility est le seul à connaitre les réponses?

Son père haussa les épaules et, un instant, Hilmar craignit qu'il se contentât de déclarer que c'était trop dur à expliquer et qu'ils abstînt d'en parler... mais c'était une chose qu'il ne faisait presque jamais.

- Fiston, dit son père, Tranquility a peut-être un cerveau de la taille d'une gosse usine, mais il n'est pas encore aussi complexe que celui que nous avons là - et il se frappa le front. - Parfois, Tranquility nous fournit une réponse que nous ne pourrions calculer nous-mêmes en un millénaire, mais il y a tout de même un déclic  qui se produit dans notre cerveau, et qui nous fait dire: Holà ! Il y a là quelque chose qui ne colle pas ! Alors, on repose la question à Tranquility, et on obtient une réponse différente. Si Tranquility avait raison, tu comprends, on devrait toujours obtenir la même réponse à la même question. Quand on obtient des réponses différentes, il y en a forcément une fausse.

"Et le problème, fiston, c'est de savoir si Tranquility se fait prendre à chaque fois : comment être sûr que certaines des réponses fausses ne nous passent pas sous le nez? En se fiant à une certaine réponse, on peut faire quelque chose qui s'avérera désastreux dans un délai de cinq ans. Tranquility a en lui quelque chose qui ne tourne pas rond, et on n'arrive pas à découvrir ce que c'est. Et quoi que ce soir, ça va en empirant.

- Pourquoi est-ce que ça irait en empirant? demanda Hilmar.

Son père avait fini le hamburger, et mangeait les frites une par une.

- J'ai le sentiment, fiston, fit-il pensivement, que nous avons créé Tranquility malin, mais pas de la bonne manière.

- Hein?

- Vois-tu Hilmar, si Tranquility était aussi malin qu'un être humain, on pourrait lui parler et découvrir ce qui ne va pas, aussi compliqué que ce soit. S'il était aussi bête qu'un machine, il aurait des façons simples de se détraquer, que nous pourrions facilement repérer. L'ennui c'est que c'est un demi-malin, comme les idiots : il est assez malin pour avoir des façons très compliquées de s'égarer, mais pas assez malin pour nous aider à trouver ce qui ne va pas. voilà ce que c'est que cela mauvaise manière d'être malin.

"Mais que faire? poursuivit-il, l'air sombre. Nous ne savons pas comment le rendre plus malin... pas encore. Et nous n'osons pas le rendre plus bête non plus : les problèmes universels sont devenus si graves, et les questions que nous posons si compliquées, qu'il faut pour les résoudre toutes les ressources de Tranquility. Ca serait un désastre s'il devenait plus bête.

- Et si vous arrêtiez Tranquility, dit Hilmar, et que vous l'examiniez vraiment en détail...

- On ne peut pas faire ça, fiston, répondit son père. Il n'y a rien à faire, il faut que Tranquility fonctionne à chaque instant du jour et de la nuit : nous avons déjà un gros retard, des problèmes qui se sont accumulés.

- Mais si Tranquility continue à faire des erreurs, papa, est-ce qu'il ne faudra pas l'arrêter de toute façon ? Si vous ne pouvez pas vous fier à ce qu'il dit...

- Allez, fiston, fit le père d'Hilmar en lui ébouriffant les cheveux, on trouvera bien ce qui ne va pas, ne t'en fais pas !

Mais l'inquiétude se lisait tout de même dans ses yeux.

- Allez, on finit de manger et on s'en va.

- Mais, papa, dit Hilmar, écoute ! Si Tranquility est à moitié malin, pourquoi est-ce que ça fait de lui un idiot ?

- Si tu savais de quelle façon on doit lui donner des instructions fiston, tu ne poserais pas cette question.

- Mais, quand même, papa, peut-être que ce n'est pas la bonne manière de voir les choses. Je ne suis pas aussi malin que toi, je n'en sais pas autant que toi, mais je ne suis pas un idiot. Peut-être que Tranquility n'est pas comme un idiot ; peut-être qu'il est comme un enfant.

Le père d'Hilmar se mit à rire.

- Voila un point de vue intéressant ! Mais qu'est-ce que ça change à l'affaire ?

- Ca pourrait y changer bien des choses, répondit Hilmar. Comme tu n'es pas un idiot, tu ne vois pas comment fonctionnerait l'esprit d'un idiot. Mais moi qui suis un enfant, peut-être que je  saurais comment fonctionnerait l'esprit d'un enfant.

- Ah ? Et comment fonctionnerait l'esprit d'un enfant ?

- Eh bien, tu dis qu'il vous faut faire travailler Tranquility sans cesse, nuit et jour. Ca, une machine peut le faire. Mais si tu donnais des devoirs à faire à un enfant, et si tu lui disais de travailler pendant des heures et des heures, il finirait par être drôlement fatigué, et par en avoir tellement marre qu'il ferait des erreurs, peut-être même exprès. Alors, pourquoi ne pas accorder à Tranquility une heure ou deux de loisir chaque jour, sans problème à résoudre...en le laissant simplement glousser et ronronner tout seul comme il veut ?

Le père d'Hilmar prit l'air de quelqu'un qui réfléchit très fort. Il sortit son ordinateur de proche, et lui soumit certaines séquences... puis d'autres séquences... Puis il dit :

- Tu sais, Hilmar, si je prends ce que tu as dit et que je transcris sous forme d'intégrales de Platt, eh bien, d'une certaine façon, ça se tient ! Et puis, vingt-trois heures, où nous pouvons être surs de notre affaire, ça vaut mieux que vingt-quatre où on risque d'avoir tout faux. Il hocha la tête, mais ensuite leva les yeux de son ordinateur de poche, et demanda soudain, comme si c'était Hilmar qui était l'expert :

- Hilmar, est-ce que tu es certain ?

Hilmar était bel et bien certain, Il répondit :

- Papa, un enfant, il faut aussi qu'il joue.

Depuis ce jour, Tranquility peut chaque jour mettre l'univers de coté, le temps d'une certaine maintenance quotidienne.

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